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Il ne fait guère de doute que parmi les œuvres majeures du cinéma français de notre temps, celle de Raymond Depardon subsistera en bonne place. Il aura donné au documentaire une dimension autant poétique que sociologique, aussi personnelle qu’universelle. Il arrive, en effet, à regarder et à filmer des individus anonymes ou connus de lui seul, avec un intérêt si fort et si rempli d’humour, qu’il peut faire participer le spectateur à une compassion vraie, c’est-à-dire dénuée de toute commisération. Depardon a filmé les foules de la gare Montparnasse aux heures de pointe, les urgences de nuit dans un hôpital, les audiences d’un tribunal de flagrants délits : à chaque fois, par l’intelligence du découpage, la subtilité de la photographie, il nous fait voir autrement ces mondes que nous côtoyons ou croyons connaître.

Cette fois-ci, il nous fait pénétrer dans le monde paysan du centre de la France, dans les Cévennes, en achevant une trilogie dont les deux premiers volets ont pu passer inaperçus : Profils paysans, avec L’approche en 2001 et Le quotidien en 2005. Il s’appuie maintenant, très naturellement, sur ces expériences pour revenir au pays et voir où en sont les choses, ou plutôt les gens. Les vieux ont vieilli, mais sont toujours vaillants ; il y a quelques plus jeunes, qui furent pleins d’enthousiasme mais arrivent certains jours à se décourager tant l’avenir semble bouché ; une jeune fille veut quand même se consacrer à l’agriculture. Le constat économique, la réalité sociale semblent peu discutables : les villages se vident, la production n’est pas rentable, la vie est dure à la campagne pour une génération qui connaît nécessairement la ville et ses facilités, voire ses plaisirs.

Depardon filme donc la fin d’un monde mais c’est la manière dont il le fait qui est admirable. Armé de sa nouvelle caméra découverte en 2006, aidé de Claudine Nougaret pour la prise de son, il cadre les paysages et ses personnages, si on peut parler ainsi des personnes qu’il interroge, mais surtout il les laisse être eux-mêmes. Il a bien expliqué que, au cours du tournage, il sent parfois l’importance de ce qui va venir, d’une parole venue de l’expérience ou de la douleur, de l’angoisse, voire du ressentiment. A ce moment-là, il ne bouge plus, il attend, un peu comme un chasseur : parfois le silence s’éternise, puis vient le moment qui le dénoue, peut-être une phrase ou un sourire entendu. On pense analogiquement aux séances de pose, en plan moyen, sans un mot ni un geste, des Chartreux dans Le Grand silence.

L’engagement personnel du cinéaste lui donne sa profondeur. On entend sa voix, on aperçoit parfois son bras pour recevoir la familière et rituelle tasse de café. Il ne fait pas semblant de s’effacer ou de se faire invisible : c’est au contraire dans sa relation vraie aux paysans qu’il parvient au réel. Il ne cesse jamais d’être celui qui vient de la ville pour les photographier, faire un film qui sera projeté en salles, mais cela fait partie du contrat tacite qui ne tient pas de l’amitié ou du copinage, mais du respect mutuel. Lorsque Depardon dit, dans son livre La terre des paysans, que l’idée de ce film lui est venue du fait qu’il n’avait pas pu filmer son père, c’est vers ses propres racines qu’il se tourne.

De ce monde naturel et humain, il retrace l’austère beauté des paysages, l’ingrate noblesse des visages. Il fait vraiment œuvre de cinéaste lorsque, par un travelling, il montre la grandeur des sites de montagne qu’il nous fait découvrir, accompagnés de la musique de Fauré ; transposition lyrique qui s’intègre dans le déchirement d’un monde qui ne se plaint pas vraiment mais ne veut pas rester incompris avant de, sans doute, disparaître.
depardon - la vie moderne - 18 sur 70