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Didier Van CAUWELAERT - Un aller simple

Didier Van CAUWELAERT - Un aller simple

"Si on se laisse aller au désespoir, on finit mangé par les rêves qu'on a vécus de travers.".

Prix Goncourt 1994

Aziz Kemal est renvoyé au Maroc, le pays inscrit sur ses faux papiers, pour ses vols de voiture. Jean-Pierre Schneider est chargé de le ramener dans son prétendu village natal, une vallée secrète dans les montagnes de l'Atlas où vivent des hommes gris... La rencontre inattendue de deux hommes dans une situation assez burlesque, pourtant révélatrice des hantises actuelles.
(evene.fr)
1994 roman
Louis-Ferdinand CELINE - Voyage au bout de la nuit

Louis-Ferdinand CELINE - Voyage au bout de la nuit

Prix Renaudot 1932

« Allez-vous-en tous ! Allez rejoindre vos régiments ! Et vivement ! qu’il gueulait.
— Où qu’il est le régiment, mon commandant ? qu’on demandait nous…
— Il est à Barbagny.
— Où que c’est Barbagny ?
— C’est par là ! »
Par là, où il montrait, il n’y avait rien que la nuit, comme partout d’ailleurs, une nuit énorme qui bouffait la route à deux pas de nous et même qu’il n’en sortait du noir qu’un petit bout de route grand comme la langue.
Allez donc le chercher son Barbagny dans la fin d’un monde ! Il aurait fallu qu’on sacrifiât pour le retrouver son Barbagny au moins un escadron tout entier ! Et encore un escadron de braves ! Et moi qui n’étais point brave et qui ne voyais pas du tout pourquoi je l’aurais été brave, j’avais évidemment encore moins envie que personne de retrouver son Barbagny, dont il nous parlait d’ailleurs lui-même absolument au hasard. C’était comme si on avait essayé en m’engueulant très fort de me donner l’envie d’aller me suicider. Ces choses-là on les a ou on ne les a pas."
Céline, Voyage au bout de la nuit, © Gallimard.

Voyage au bout de la nuit est un récit à la première personne dans lequel Bardamu raconte son expérience de la première guerre, du colonialisme en Afrique et de l'Amérique de l'entre-deux guerres.

Le roman est surtout connu pour son style imité de la langue parlée et influencé par l'argot et qui a largement influencé la littérature française contemporaine. Il s'inspire principalement de l'expérience personnelle de Céline au travers de son personnage principal Ferdinand Bardamu : Louis-Ferdinand Destouches a participé à la Première Guerre mondiale en 1914 et celle-ci lui a révélé l'absurdité du monde. Il ira même jusqu'à la qualifier « d'abattoir international en folie ». Il expose ainsi ce qui est pour lui la seule façon raisonnable de résister à une telle folie : la lâcheté. Il est hostile à toute forme d'héroïsme, celui-là même qui va de pair avec la guerre. Pour lui, la guerre ne fait que présenter le monde sous la forme d'un gant, mais un gant que l'on aurait retourné, et dont on verrait l'intérieur, ce qui amène à la trame fondamentale du livre : la pourriture et sa mise en évidence.


Voyage au bout de la nuit est le premier roman de Céline, publié en 1932. Ce livre manqua de très peu le prix Goncourt (de deux voix seulement), mais obtint néanmoins le prix Renaudot.
1932 roman
Blaise CENDRARS - Prose du Transsiberien

Blaise CENDRARS - Prose du Transsiberien

J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le temple
d’Éphèse ou comme la Place Rouge de Moscou
Quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j’étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu’au bout.

Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare
Croustillé d’or,
Avec les grandes amandes des cathédrales toutes blanches
Et l’or mielleux des cloches…


Blaise Cendrars, Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France
1913 poesie
Blaise CENDRARS - Moravagine

Blaise CENDRARS - Moravagine

Le narrateur, Raymond la Science, présenté comme une connaissance de Blaise Cendrars (qui apparaît lui-même dans le roman), y raconte comment sa profession de médecin l'a fait rencontrer Moravagine, dernier descendant d'une lignée noble d'Europe de l'Est dégénérée. Ce fou dangereux est interné pour homicide dans la clinique de Waldensee, près de Berne. Fasciné par la personnalité de ce "grand fauve humain", le médecin aide à son évasion, et les deux hommes vivent alors à travers le monde de rocambolesques aventures qui les conduisent à côtoyer tour à tour des groupes terroristes russes ou des Indiens d'Amérique.
Moravagine est un roman de Blaise Cendrars (1887-1961) publié chez Grasset en 1926, après une genèse d'une dizaine d'années. En 1956, l'écrivain a revu, corrigé et complété son roman par un "Pro domo. Comment j'ai écrit Moravagine" et une postface.

Moravagine est un roman axé sur le thème du double de l'auteur, voire du triple car la construction de l'œuvre est complexe. Le personnage central apparaît comme une face sombre de l'auteur dont il se débarrasse par l'écriture.
Le style du roman, très maîtrisé, contraste avec la fantaisie surprenante de son intrigue, sans que cela nuise aucunement à la qualité littéraire. Ce décalage entre forme et fond fait de Moravagine un roman tout à fait particulier.

1926 roman
Luis CERNUDA - Ocnos

Luis CERNUDA - Ocnos

“… sobre las tapias del jardín,
brotaba cubriéndolo todo
con sus ramas el inmenso magnolio
entre las hojas brillantes y agudas
se posaban en primavera,
con ese sutil misterio de lo virgen,
los copos nevados de sus flores”

OCNOS, “El magnolio”

Quête et transfiguration de soi-même dans et par l\'écriture, affirmation d\'une vérité en rupture totale avec les valeurs de la société bourgeoise du demi-siècle, l\'oeuvre pétique de Luis Cernuda se présente comme une autobiographie, comme l\'expression d\'une suite d\'expériences vitales et spirituelles, doublée d\'une incessante méditation sur leur sens. D\'où le caractère moral de cette poésie qui occupe une place à part dans la poésie espagnole contemporaine.

Ecrit parallèlement à l\'oeuvre en vers quoique commencé beaucoup plus tard, le recueil de poèmes en prose, Ocnos, malgré une orientation et une intention analogues, ne fait pas double emploi avec elle. Il en est plutôt complémentaire : Cernuda, d\'une part, y présente les événements qui sont à l\'origine de tel ou tel poème en vers, et, d\'autre part y évoque ce qui, dans La Réalité et le Désir n\'est présent que sous forme d\'une absence, d\'un vide que rien ne pourra jamais combler : le monde de l\'enfance.
1963 poesie
Miguel de CERVANTES Saavedra - Don Quichotte de la Mancha

Miguel de CERVANTES Saavedra - Don Quichotte de la Mancha

"- Quels géants ? dit Sancho.
- Ceux que tu vois là, répondit son maître, aux longs bras, et d'aucuns les ont quelquefois de deux lieues.
- Regardez, monsieur, répondit Sancho, que ceux qui paraissent là ne sont pas des géants, mais des moulins à vent et ce qui semble des bras sont les ailes, lesquelles, tournées par le vent, font mouvoir la pierre du moulin.
- II paraît bien, répondit don Quichotte, que tu n'es pas fort versé en ce qui est des aventures : ce sont des géants, et, si tu as peur, ôte-toi de là et te mets en oraison, tandis que je vais entrer avec eux en une furieuse et inégale bataille.'

Don Quichotte passe pour un illuminé auprès de ceux qu’il rencontre. Il croit que les auberges ordinaires sont des châteaux enchantés et les filles de paysans de belles princesses. Il prend les moulins à vent pour des géants envoyés par de méchants magiciens. Il considère qu’une paysanne de son pays, Dulcinée du Toboso, qu’il ne rencontrera jamais, est l’élue de son cœur à qui il jure amour et fidélité.
Sancho Panza, son écuyer, dont la principale préoccupation est, comme son nom l’indique, de se remplir la panse, estime que son maître souffre de visions, mais il se conforme à sa conception du monde, et entreprend, avec son maître, de briser l’envoûtement dont est victime Dulcinée.

Ce personnage est à l'origine de l'archétype du Don Quichotte, rêveur idéaliste et irraisonné, justicier autoproclamé.
« Don Quichotte est la première des œuvres modernes puisqu’on y voit la raison cruelle des identités et des différences se jouer à l’infini des signes et des similitudes ...
Deux expériences peuvent se constituer et deux personnages apparaître face à face.
Le fou, entendu non pas comme malade, mais comme déviance constituée et entretenue.
et, à l’autre extrémité de l’espace culturel, mais tout proche par sa symétrie,
le poète est celui qui, au-dessous des différences nommées et quotidiennement prévues, retrouve les parentés enfouies des choses, leurs similitudes dispersées. »
Michel Foucault, Les Mots et les choses,


L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (en espagnol El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha) a été écrit par Miguel de Cervantes et publié à Madrid en deux parties, en 1605 et 1615.
1605 roman
Aimé CESAIRE - Cahiers d'un retour au pays natal

Aimé CESAIRE - Cahiers d'un retour au pays natal

« ma négritude n'est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour
ma négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'œil mort de la terre
ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale »
« l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot »

Rédigé en 1938-1939, le Cahier se présente comme un long texte d'une quarantaine de pages, sous forme de vers libres. Influencé par le surréalisme, il mêle métaphores audacieuses et expression de la révolte. André Breton lui rendra hommage dans son texte Martinique charmeuse de serpents.
Le retour à la Martinique s'accompagne de la prise de conscience de la condition inégalitaire des Noirs.
« Au bout du petit matin, une autre petite maison qui sent très mauvais dans une rue très étroite, une maison minuscule qui abrite en ses entrailles de bois pourri des dizaines de rats et la turbulence de mes six frères et soeurs, une petite maison cruelle dont l'intransigeance affole nos fins de mois et mon père fantasque grignoté d'une seule misère, je n'ai jamais su laquelle, qu'une imprévisible sorcellerie assoupit en mélancolique tendresse ou exalte en hautes flammes de colère; et ma mère dont les jambes pour notre faim inlassable pédalent, pédalent de jour, de nuit, je suis même réveillé la nuit par ces jambes inlassables qui pédalent la nuit et la morsure âpre dans la chair molle de la nuit d'une Singer que ma mère pédale, pédale pour notre faim et de jour et de nuit. »
Cette œuvre poétique est l'un des points de départ de la négritude. Aimé Césaire poursuivra sa dénonciation du racisme et du colonialisme avec son Discours sur le colonialisme.

Par sa puissance incantatoire et sa révolte lucide, le Cahier d'un retour au pays natal s'est imposé comme une œuvre majeure de la poésie francophone du XXe siècle. Étudiée dans les universités, elle est aussi entrée au programme des lycées. En 2003 Jacques Martial a créé un spectacle autour d'extraits choisis du texte, et de 2009 à 2011, elle figure au programme de l'agrégation de lettres modernes au sein du thème de littérature comparée intitulé "Permanence de la poésie épique au XXe siècle".
1947 poesie
Patrick CHAMOISEAU - Texaco

Patrick CHAMOISEAU - Texaco

"Porter la liberté est la seule charge qui redresse bien le dos."

Prix Goncourt 1992

Souffrances, amertumes et espérances des habitants du plus misérable faubourg de Fort-de-France y sont relatées sur trois générations.

Représentant de la littérature antillaise contemporaine, Patrick Chamoiseau débute comme journaliste d'opinion à la plume acerbe avant de se lancer dans la création littéraire. Il s'essaye à tous les genres - romans, pièces de théâtre, essais, etc. - et mêle subtilement le vieux français à l'argot des anciens esclaves. En 1992, il obtient le prix Goncourt pour 'Texaco', dans lequel il restitue les émois et l'exubérance des petites gens de la Martinique. Patrick Chamoiseau mène en outre un combat politique et littéraire en faveur de la 'créolité', explorant les fondements de sa culture et faisant l'éloge des différents métissages de la population de l'île. Parallèlement à ces diverses activités, il s'intéresse aussi au cinéma, collaborant notamment à l'écriture des films de Guy Deslauriers.
(evene.fr)
1992 roman
René CHAR - La Parole en archipel

René CHAR - La Parole en archipel

«La seule signature au bas de la vie blanche, c'est la poésie qui la dessine.»
«La poésie vit d'insomnie perpétuelle.»
«Le réel quelquefois désaltère l'espérance. C'est pourquoi, contre toute attente, l'espérance survit.»
«Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver.»
[ René Char ] - Extraits de La parole en archipel

Maurice Blanchot, dans La Part du feu: « l'une des grandeurs de René Char, celle par laquelle il n'a pas d'égal, c'est que sa poésie est révélation de la poésie, poésie de la poésie. » Ainsi, dans toute l'œuvre de Char, « l'expression poétique est la poésie mise en face d'elle-même et rendue visible, dans son essence, à travers les mots qui la recherchent. »
Les « phrases » de René Char, îles de sens, sont, plutôt que coordonnées, posées les unes auprès des autres : d'une puissante stabilité, comme les grandes pierres des temples égyptiens qui tiennent debout sans lien, d'une compacité extrême et toutefois capables d'une dérive infinie, délivrant une possibilité fugace, destinant le plus lourd au plus léger, le plus abrupt au plus tendre, comme le plus abstrait au plus vivace (la jeunesse du visage matinal) ».
1962 essai philosophique
Rene CHAR - lettera amorosa (illustre par Georges Braque)

Rene CHAR - lettera amorosa (illustre par Georges Braque)

Ecrit par René Char, illustré par Braque, cette rencontre au sommet nous est offerte au format poche. Un régal d'invention poètique et pictural, sur un thème éternel, ici élevé au chant le plus dense.

Lettera Amorosa

Non è gia part’in voi che con
forz’invincibile d’amore tutt’a se non mi tragga.
Monteverdi.

« Je n’ai plus de fièvre ce matin. Ma tête est de nouveau claire et vacante, posée comme un rocher sur un verger à ton image. Le vent qui soufflait du Nord hier fait tressaillir par endroits le flanc meurtri des arbres.

Je sens que ce pays te doit une émotivité moins défiante et des yeux autres que ceux à travers lesquels il considérait toutes choses auparavant. Tu es partie mais tu demeures dans l’inflexion des circonstances, puisque lui et moi avons mal. Pour te rassurer dans ma pensée, j’ai rompu avec les visiteurs éventuels, avec les besognes et la contradiction. Je me repose comme tu assures que je dois le faire. Je vais souvent à la montagne dormir. C’est alors qu’avec l’aide d’une nature à présent favo­rable, je m’évade des échardes enfoncées dans ma chair, vieux accidents, âpres tournois.

Pourras-tu accepter contre toi un homme si hale­tant?

Lunes et nuit, vous êtes un loup de velours noir, village, sur la veillée de mon amour.

« Scrute tes paupières », me disait ma mère, penchée sur mon avant-sommeil d’écolier. J’apercevais flottant un petit caillou, tantôt paresseux, tantôt strident, un galet pour verdir dans l’herbe. Je pleurais. Je l’eusse voulu dans mon âme, et seulement là.

Chant d’Insomnie : « Amour hélant, l’Amoureuse viendra, Gloria de l’été, ô fruits! La flèche du soleil traversera ses lèvres, Le trèfle nu sur sa chair bouclera, Miniature semblable à l’iris, l’orchidée, Cadeau le plus ancien des prairies au plaisir Que la cascade instille, que la bouche délivre. »

Je voudrais me glisser dans une forêt où les plantes se refermeraient et s’éteindraient derrière nous, forêt nombre de fois centenaire, mais elle reste à semer. C’est un chagrin d’avoir, dans sa courte vie, passé à côté du feu avec des mains de pêcheur d’éponges. « Deux étin­celles, tes aïeules », raille l’alto du temps, sans compas­sion.

Mon éloge tournoie sur les boucles de ton front, comme un épervier à bec droit.

L’automne! Le parc compte ses arbres bien distincts. Celui-ci est roux traditionnellement; cet autre, fermant le chemin, est une bouillie d’épines. Le rouge-gorge est arrivé, le gentil luthier des campagnes. Les gouttes de son chant s’égrènent sur le carreau de la fenêtre. Dans l’herbe de la pelouse grelottent de magiques assassinats d’insectes. Écoute, mais n’entends pas.

Parfois j’imagine qu’il serait bon de se noyer à la surface d’un étang où nulle barque ne s’aventurerait. Ensuite, ressusciter dans le courant d’un vrai torrent où tes couleurs bouillonneraient.

II faut que craque ce qui enserre cette ville où tu te trouves retenue. Vent, vent, vent autour des troncs et sur les chaumes.

J’ai levé les yeux sur la fenêtre de ta chambre. As­tu tout emporté? Ce n’est qu’un flocon qui fond sur ma paupière. Laide saison où l’on croit regretter, où l’on projette, alors qu’on s’aveulit.

L’air que je sens toujours prêt à manquer à la plu­part des êtres, s’il te traverse, a une profusion et des loisirs étincelants.

Je ris merveilleusement avec toi. Voilà la chance unique.

Absent partout où l’on fête un absent.

Je ne puis être et ne veux vivre que dans l’espace et dans la liberté de mon amour. Nous ne sommes pas ensemble le produit d’une capitulation, ni le motif d’une servitude plus déprimante encore. Aussi menons-nous malicieusement l’un contre l’autre une guérilla sans reproche.

Tu es plaisir, avec chaque vague séparée de ses suivantes. Enfin toutes à la fois chargent. C’est la mer qui se fonde, qui s’invente. Tu es plaisir, corail de spasmes.

Qui n’a pas rêvé, en flânant sur le boulevard des villes, d’un monde qui, au lieu de commencer avec la parole, débuterait avec les intentions?

Nos paroles sont lentes à nous parvenir, comme si elles contenaient, séparées, une sève suffisante pour res­ter closes tout un hiver; ou mieux, comme si, à chaque extrémité de la silencieuse distance, se mettant en joue, il leur était interdit de s’élancer et de se joindre. Notre voix court de l’un à l’autre; mais chaque avenue, chaque treille, chaque fourré, la tire à lui, la retient, l’interroge. Tout est prétexte à la ralentir.

Souvent je ne parle que pour toi, afin que la terre m’oublie.

Après le vent c’était toujours plus beau, bien que la douleur de la nature continuât.

Je viens de rentrer. J’ai longtemps marché. Tu es la Continuelle. Je fais du feu. Je m’assois dans le fauteuil de panacée. Dans les plis des flammes barbares, ma fatigue escalade à son tour. Métamorphose bienveillante alter­nant avec la funeste.

Dehors le jour indolore se traîne, que les verges des saules renoncent à fustiger. Plus haut, il y a la mesure de la futaie que l’aboi des chiens et le cri des chasseurs déchirent.

Notre arche à tous, la très parfaite, naufrage à l’ins­tant de son pavois. Dans ses débris et sa poussière, l’homme à tête de nouveau-né réapparaît. Déjà mi­liquide, mi-fleur.

La terre feule, les nuits de pariade. Un complot de branches mortes n’y pourrait tenir.

S’il n’y avait sur terre que nous, mon amour, nous serions sans complices et sans alliés. Avant-coureurs can­dides ou survivants hébétés.

L’exercice de la vie, quelques combats au dénoue­ment sans solution mais aux motifs valides, m’ont appris à regarder la personne humaine sous l’angle du ciel dont le bleu d’orage lui est le plus favorable.

Toute la bouche et la faim de quelque chose de meilleur que la lumière (de plus échancré et de plus agrippant) se déchaînent.

Celui qui veille au sommet du plaisir est l’égal du soleil comme de la nuit. Celui qui veille n’a pas d’ailes, il ne poursuit pas.

J’entrouvre la porte de notre chambre. Y dorment nos jeux. Placés par ta main même. Blasons durcis, ce matin, comme du miel de cerisier.

Mon exil est enclos dans la grêle. Mon exil monte à sa tour de patience. Pourquoi le ciel se voûte-t-il?

Il est des parcelles de lieux où l’âme rare subitement exulte. Alentour ce n’est qu’espace indifférent. Du sol glacé elle s’élève, déploie tel un chant sa fourrure, pour protéger ce qui la bouleverse, l’ôter de la vue du froid.

Pourquoi le champ de la blessure est-il de tous le plus prospère? Les hommes aux vieux regards, qui ont eu un ordre du ciel transpercé, en reçoivent sans s’éton­ner la nouvelle.

Affileur de mon mal je souffre d’entendre les fon­taines de ta route se partager la pomme des orages.

Une clochette tinte sur la pente des mousses où tu t’assoupissais, mon ange du détour. Le sol de graviers nains était l’envers humide du long ciel, les arbres des danseurs intrépides.

Trêve, sur la barrière, de ton museau repu d’écumes, jument de mauvais songe, ta course est depuis longtemps terminée.

Cet hivernage de la pensée occupée d’un seul être que l’absence s’efforce de placer à mi-longueur du factice et du surnaturel.

Ce n’est pas simple de rester hissé sur la vague du courage quand on suit du regard quelque oiseau volant au déclin du jour.

Je ne confonds pas la solitude avec la lyre du désert. Le nuage cette nuit qui cerne ton oreille n’est pas de neige endormante, mais d’embruns enlevés au prin­temps.

II y a deux iris jaunes dans l’eau verte de la Sorgue. Si le courant les emportait, c’est qu’ils seraient décapités.

Ma convoitise comique, mon voeu glacé: saisir ta tête comme un rapace à flanc d’abîme. Je t’avais, maintes fois, tenue sous la pluie des falaises, comme un faucon encapuchonné.

Voici encore les marches du monde concret, la pers­pective obscure où gesticulent des silhouettes d’hommes dans les rapines et la discorde. Quelques-unes, compen­santes, règlent le feu de la moisson, s’accordent avec les nuages.

Merci d’être, sans jamais te casser, iris, ma fleur de gravité. Tu élèves au bord des eaux des affections mira­culeuses, tu ne pèses pas sur les mourants que tu veilles, tu éteins des plaies sur lesquelles le temps n’a pas d’ac­tion, tu ne conduis pas à une maison consternante, tu permets que toutes les fenêtres reflétées ne fassent qu’un seul visage de passion, tu accompagnes le retour du jour sur les vertes avenues libres ».

* * *
Sur le franc-bord

I. IRIS.
1° Nom d’une divinité de la mythologie grecque, qui était la messagère des dieux. Déployant son écharpe, elle produisait l’arc-en-ciel.
2° Nom propre de femme, dont les poètes se servent pour désigner une femme aimée et même quelque dame lors­qu’on veut taire le nom.
3° Petite planète.
II. IRIS.
Nom spécifique d’un papillon, le nymphale iris, dit le grand mars changeant. Prévient du visiteur funèbre.
III. IRIS.
Les yeux bleus, les yeux noirs, les yeux verts, sont ceux dont l’iris est bleu, est noir, est vert.
IV. IRIS.
Plante. Iris jaune des rivières.

… Iris plural, iris d’Éros, iris de Lettera amorosa.

"Ni bluette sentimentale, ni mol épanchement, l'adresse amoureuse condense chez les poètes les plus vifs enjeux de l'existence et c'est en elle sans doute qu'ils portent la langue à son plus haut degré d'incandescence. La question de l'autre, celle du désir et de la perte, est au coeur de la poésie, comme un pas de danse sur l'abîme; l'amour/la poésie, deux visages d'un même mystère." (Jean-Pierre Siméon).


« Je ne puis être et ne veux vivre que dans l’espace et dans la liberté de mon amour » écrivait René Char dans le poème Lettera amorosa.

Lettera amorosa, (La Lettre d’amour) est le titre d’un poème de René Char paru en 1953, emprunté à un madrigal du compositeur italien Claudio Monteverdi.

En voici un extrait : « Merci d’être, sans jamais te casser, iris, ma fleur de gravité. Tu élèves au bord des eaux des affections miraculeuses, tu ne pèses pas sur les mourants que tu veilles, tu éteins des plaies sur lesquelles le temps n’a pas d’action, tu ne conduis pas à une maison consternante, tu permets que toutes les fenêtres reflétées ne fassent qu’un seul visage de passion, tu accompagnes le retour du jour sur les vertes avenues libres.»

La destinataire de cette Lettre d’amour désignée par le mot « iris » et dont le poète ne révèle pas le nom est peut-être Marguerite Caetani, princesse Bassiano, « bonne et terrible, amie affectueuse et tigre cruel », aux dires de Paul Valéry.

« Poète à poigne », colosse au cœur tendre – il mesurait 1 mètre 94 – René Char était un homme entier, « tout en droiture, en colère et en refus » qui refusait interviews et honneurs.

Souvent qualifiée d’hermétique, la poésie de René Char affirme cependant la sensualité de la réalité sensible à travers les paysages, les végétaux et le bestiaire de la Provence. Poésie du mot plus que de la phrase, du geste plus que du mot, elle est proche du silence.

Fait exceptionnel, les œuvres complètes du poète parurent de son vivant, en 1983, dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade.

Son ami Albert Camus déclara en 1957, lors d’une conférence donnée à Stockholm avant la remise de son Prix Nobel : « Cette œuvre est parmi les plus grandes, oui vraiment les plus grandes que la littérature ait produite. Depuis Apollinaire en tout cas, il n’y a pas eu dans la poésie française une révolution comparable à celle accomplie par René Char. »

René Char, œuvres complètes, introduction de Jean Roudaut, bibliothèque de la Pléiade NRF Gallimard. René Char, Lettera amorosa, illustrations de George Braque et de Jean Arp, NRF Poésie/Gallimard, n° 430, 2007
poesie